Chavée...

Un personnage ...

Le dos un peu voûté et la démarche en avant, un rien saccadée, plus près des murs que du bord des trottoirs, il marchait d’un bon pas, souvent solitaire, serrant sous le bras une serviette de cuir râpé et, originalité rare chez un avocat, portant sur la tête aux cheveux longs (d’autant plus longs que la figure était maigre et sévère, d’une laideur intransigeante ) un béret plus ou moins basque.

Il ne véhiculait pas que son béret et sa serviette. Dans son sillage, c’était aussi de la légende qui circulait, animée de feux follets d’enfer et de scandale.

Un poète n’est jamais innocent, et un poète surréaliste et communiste moins que d’autres. Et cependant, sous les sarcasmes murmurés ou sourires ironiques, pointait un certain respect, celui dû à l’homme indépendant et intransigeant, fidèle à ses convictions, convictions détachées des valeurs bourgeoises qu’il stigmatisait dans le verbe et le geste et dans de superbes colères.

(…) Il y avait des gestes qui n’appartenaient qu’à lui, qui n’expliquent pas l’œuvre bien sûr, mais plutôt l’homme qu’on m’a demandé de raconter un peu.

Une façon de sortir de ses poches d’un côté le paquet de Saint-Michel vertes, de l’autre le paquet de Saint-Michel rouges, de les rapprocher (sans souci de valeurs) pour maintenir un équilibre factice entre les fortes et les légères, comme il tentait de le maintenir au cours de la journée entre l’aspirine remontante et le calmant apaisant, entre le verre de vin rouge et la chope de bière blonde.

Ainsi le vieux peau-rouge avait-il hors les aspirations de l’inconscient, de la mesure qu’il aimait partager entre un peu de physique et de métaphysique (à dose homéopathique, il s’entend).

Une façon aussi, avant de quitter la table du bistrot (par exemple), pour regagner les ombres de son bureau d’avocat, de mettre son large béret noir : de le saisir, d’en enlever quelques poils de sa chienne (la grincheuse Mimitte, au museau en tête d’épingle), de l’aplatir, de lisser le cordonnet de cuir qui en ceinturait la base et, après un coup de peigne d’une sage coquetterie, de prendre l’objet entre tous les doigts des deux mains et de le poser sur la tête, en tirant la feutrine vers l’avant, lui prêtant le profil d’une proue prête à traverser les vents hostiles. Tout cela fait avec lenteur, sorte de rituel, comme pour s'imprégner de sagesse avant les risques de véhémence des dossiers à traiter ou des lamentations à subir. Un paratonnerre aussi contre des tentations plus fantaisistes. (…)

André Balthazar, Un personnage in Autour d’Achille Chavée. 

Catalogue de l'exposition organisée au Musée Ianchelevici

du 18 décembre 1999 au 25 février 2000

Sur les talons d'Achille

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